La peur d’un mot

Frédéric Bastiat

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Libre-Échange, n° du 20 juin 1847.

I

Un Économiste. Il est assez singulier que le Français, si plein de courage et même de témérité, qui n’a peur ni de l’épée, ni du canon, ni des revenants, ni guère du diable, se laisse quelquefois terrifier par un mot. Morbleu, j’en veux faire l’expérience. (Il s’approche d’un artisan et dit en grossissant la voix : Libre-Échange !)

L’artisan (tout effaré) : Ciel ! vous m’avez épouvanté. Comment pouvez-vous prononcer ce gros mot ?

— Et quelle idée, s’il vous plaît, y attachez-vous ?

— Aucune ; mais il est certain que ce doit être une horrible chose. Un gros monsieur vient souvent dans nos quartiers, disant : Sauve qui peut ! le libre-échange va arriver. Ah ! si vous entendiez sa voix sépulcrale ! tenez, j’en ai encore la chair de poule.

— Et le gros monsieur ne vous dit pas de quoi il s’agit ?

— Non, mais c’est assurément de quelque invention diabolique, pire que la poudre-coton ou la machine Fieschi, — ou bien de quelque bête fauve récemment trouvée dans l’Atlas, et tenant le milieu entre le tigre et le chacal, — ou encore de quelque terrible épidémie, comme le choléra asiatique.

— À moins que ce ne soit de quelqu’un de ces monstres imaginaires dont on a fait peur aux enfants, Barbe-Bleue, Gargantua ou Croquemitaine.

— Vous riez ? Eh bien ! si vous le savez, dites-moi ce que c’est que le libre-échange.

— Mon ami, c’est l’échange libre.

— Ah ! bah ! rien que cela ?

— Pas autre chose ; le droit de troquer librement nos services entre nous.

— Ainsi, libre-échange et échange libre, c’est blanc bonnet et bonnet blanc ?

— Exactement.

— Eh bien ! tout de même, j’aime mieux échange libre. Je ne sais si c’est un effet de l’habitude, mais libre-échange me fait encore peur. Mais pourquoi le gros monsieur ne nous a-t-il pas dit ce que vous me dites ?

— C’est, voyez-vous qu’il s’agit d’une discussion assez singulière entre des gens qui veulent la liberté pour tout le monde et d’autres qui la veulent aussi pour tout le monde, excepté pour leurs pratiques. Peut-être le gros monsieur est-il du nombre de ces derniers.

— En tout cas, il peut se vanter de m’avoir fait une fière peur, et je vois bien que j’ai été dupe comme le fut feu mon grand-père.

— Est-ce que feu votre grand-père avait pris aussi le libre-échange pour un dragon à trois têtes ?

— Il m’a souvent conté que dans sa jeunesse on avait réussi à l’exalter beaucoup contre une certaine madame Véto. Il se trouva que c’était une loi qu’il avait prise pour une ogresse.

— Cela prouve que le peuple a encore bien des choses à apprendre, et qu’en attendant qu’il les sache il ne manque pas de personnes, comme votre gros monsieur, disposées à abuser de sa crédulité.

— En sorte donc que tout se réduit à savoir si chacun a le droit de faire ses affaires, ou si ce droit est subordonné aux convenances du gros monsieur ?

— Oui ; la question est de savoir si, subissant la concurrente dans vos ventes, vous ne devez pas en profiter dans vos achats.

— Voudriez-vous m’éclaircir un peu plus la chose ?

— Volontiers. Quand vous faites des souliers, quel est votre but ?

— De gagner quelques écus.

— Et si l’on vous défendait de dépenser ces écus, que feriez-vous ?

— Je cesserais de faire des souliers.

— Votre vrai but n’est donc pas de gagner des écus ?

— Il va sans dire que je ne recherche les écus qu’à cause de ce que je puis me procurer avec : du pain, du vin, un logis, une blouse, un paroissien, une école pour mon fils, un trousseau pour ma fille, et de belles robes pour ma femme.

— Fort bien. Négligeons donc les écus pour un instant, et disons, pour abréger, que lorsque vous faites des souliers c’est pour avoir du pain, du vin, etc. Mais alors pourquoi ne faites-vous pas vous-même ce pain, ce vin, ce paroissien, ces robes ?

— Miséricorde ! pour faire seulement une page de ce paroissien, ma vie entière ne suffirait pas.

— Ainsi, quoique votre état soit bien modeste, il met en votre pouvoir mille fois plus de choses que vous n’en pourriez faire vous-même.

— C’est assez plaisant, surtout quand je songe qu’il en est ainsi de tous les états. Pourtant, comme vous dites, le mien n’est pas des meilleurs, et j’en aimerais mieux un autre, celui d’évêque, par exemple.

— Soit. Mais mieux vaut encore être cordonnier et échanger des souliers contre du pain, du vin, des robes, etc., que de vouloir faire toutes ces choses. Gardez donc votre état, et tâchez d’en tirer le meilleur parti possible.

— J’y fais de mon mieux. Le malheur est que j’ai des concurrents qui me rabattent le caquet. Ah ! si j’étais le seul cordonnier de Paris seulement pendant dix ans, je n’envierais pas le sort du roi, et je ferais joliment la loi à la pratique.

— Mais, mon ami, les autres en disent autant ; et s’il n’y avait qu’un laboureur, un forgeron et un tailleur dans le monde, ils vous feraient joliment la loi aussi. Puisque vous subissez la concurrence, quel est votre intérêt ?

— Eh parbleu ! que ceux à qui, j’achète mon pain et mes habits la subissent comme moi.

— Car si le tailleur de la rue Saint-Denis est trop exigeant…

— Je m’adresse à celui de la rue Saint-Martin.

— Et si celui de la rue Saint-Denis obtenait une loi qui vous forçât d’aller à lui ?

— Je le traiterais de…

— Doucement ; ne m’avez-vous pas dit que vous avez un paroissien ?

— Le paroissien ne dit pas que je ne doive pas profiter de la concurrence ; puisque je la subis.

— Non ; mais il dit qu’il ne faut maltraiter personne et qu’il faut toujours se croire le plus pécheur de tous les pécheurs.

— Je l’ai lu bien souvent. Et, tout de même, j’ai peine à me croire plus malhonnête homme qu’un fripon.

— Croyez toujours, la foi nous sauve. Bref, il vous paraît que la concurrence doit être la loi de tous ou de personne ?

— Justement.

— Et vous avez reconnu qu’il est impossible d’y soustraire tout le monde ?

— Bien évidemment, à moins de ne laisser qu’un homme dans chaque métier.

— Donc, il faut n’y soustraire personne.

— Cela va tout seul. À chacun liberté de vendre, acheter, marchander, troquer, échanger, — honnêtement néanmoins.

— Eh ! mon ami, c’est ce qui s’appelle libre-échange.

— Pas plus malin que cela ?

— Pas plus malin que cela. (À part : En voilà un de converti.)

— En ce cas, vous pouvez déguerpir et me laisser tranquille avec votre libre-échange. Nous en jouissons complétement. Me donne sa pratique qui veut, et je donne la mienne à qui il me plaît.

— C’est ce qu’il nous reste à voir.

II

— Ah ! monsieur l’éconi… l’écona… l’éconé… comment diable s’appelle votre métier ?

— Vous voulez dire économiste.

— Oui, économiste. En voilà un drôle de métier ! Je gage qu’il rapporte plus que celui de cordonnier ; mais aussi, je lis quelquefois des gazettes où vous êtes joliment habillé ! Quoi qu’il en soit, vous faites bien de venir un dimanche. L’autre jour vous m’avez fait perdre un quart de journée, avec vos échanges.

— Cela se retrouvera. Mais en effet, vous voilà tout endimanché. Dieu ! le bel habit ! L’étoffe en est mœlleuse. Où l’avez-vous prise ?

— Chez le marchand.

— Oui ; mais d’où le marchand l’a-t-il tirée ?

— De la fabrique, sans doute.

— Et je suis sûr qu’il a fait un profit dessus. Pourquoi n’êtes-vous pas allé vous-même à la fabrique ?

— C’est trop loin, ou, pour mieux dire, je ne sais où cela est, et n’ai pas le temps de m’en informer.

— Vous vous adressez donc aux marchands ? On dit que ce sont des parasites qui vendent plus cher qu’ils n’achètent, et ont l’audace de se faire payer leurs services.

— Cela m’a toujours paru fort dur ; car enfin, ils ne façonnent pas le drap comme je fais le cuir ; tel qu’ils l’ont acheté, ils me le vendent ; quel droit ont-ils de bénéficier ?

— Aucun. Ils n’ont que celui de vous laisser aller chercher votre drap à Mazamet et vos cuirs à Buenos-Ayres.

— Comme je lis quelquefois la Démocratie pacifique, j’ai pris en horreur les marchands, ces intermédiaires, ces agioteurs, ces accapareurs, ces brocanteurs, ces parasites, et j’ai bien souvent essayé de m’en passer.

— Eh bien ?

— Eh bien ! je ne sais comment cela se fait, mais cela a toujours mal tourné. J’ai eu de mauvaise marchandise, ou elle ne me convenait pas, ou l’on m’en faisait prendre trop à la fois, ou je ne pouvais choisir ; j’en étais pour beaucoup de frais, de ports de lettres, de temps perdu ; et ma femme, qui a bonne tête, celle-là, et qui veut ce qu’elle veut, m’a dit : Jacques, fais des souliers.

— Et elle a eu raison. En sorte que vos échanges se faisant par l’intermédiaire des marchands et négociants, vous ne savez pas même de quel pays sont venus le blé qui vous nourrit, le charbon qui vous chauffe, le cuir dont vous faites des souliers, les clous dont vous les cuirassez, et le marteau qui les enfonce.

— Ma foi, je ne m’en soucie guère, pourvu qu’ils arrivent.

— D’autres s’en soucient pour vous ; n’est-il pas juste qu’ils soient payés de leur temps et de leurs soins ?

— Oui, mais il ne faut pas qu’ils gagnent trop.

— Vous n’avez pas cela à craindre. Ne se font-ils pas aussi concurrence entre eux ?

— Ah ! je n’y pensais pas.

— Vous me disiez l’autre jour que les échanges sont parfaitement libres. Ne faisant pas les vôtres par vous-même, vous ne pouvez le savoir.

— Est-ce que ceux qui les font pour moi ne sont pas libres ?

— Je ne le crois pas. Souvent, en les empêchant d’aller dans un marché où les choses sont à bas prix, on les oblige à aller dans un autre où elles sont chères.

— C’est une horrible injustice qu’on leur fait là !

— Point du tout ; c’est à vous qu’on fait l’injustice, car ce qu’ils ont acheté cher, ils ne peuvent vous le vendre à bon marché.

— Contez-moi cela, je vous prie.

— Le voici. Quelquefois, le drap est cher en France et à bon marché en Belgique. Le marchand qui cherche du drap pour vous va naturellement là où il y en a à bas prix. S’il était libre, voici ce qui arriverait. Il emporterait, par exemple, trois paires de souliers de votre façon, contre lesquels le Belge lui donnerait assez de drap pour vous faire une redingote. Mais il ne le fait pas, sachant qu’il rencontrerait à la frontière un douanier qui lui crierait : Défendu ! Donc le marchand s’adresse à vous et vous demande une quatrième paire de souliers, parce qu’il en faut quatre paires pour obtenir la même quantité de drap français.

— Voyez la ruse ! Et qui a aposté là ce douanier ?

— Qui pourrait-ce être, sinon le fabricant de drap français ?

— Et quelle est sa raison ?

— C’est qu’il n’aime pas la concurrence.

— Oh ! morguienne, je ne l’aime pas non plus, et il faut bien que je la subisse.

— C’est ce qui nous fait dire que les échanges ne sont pas libres.

— Je pensais que cela regardait les marchands.

— Cela vous regarde, vous, puisqu’en définitive c’est vous qui donnez quatre paires de souliers au lieu de trois pour avoir une redingote.

— C’est fâcheux, mais cela vaut-il la peine de faire tant de bruit ?

— La même opération se répète pour presque tout ce que vous achetez ; pour le blé, pour la viande, pour le cuir, pour le fer, pour le sucre, en sorte que vous n’avez pour quatre paires de souliers que ce que vous pourriez avoir pour deux.

— Il y a du louche là-dessous. Tout de même, je remarque, d’après ce que vous dites, que les seuls concurrents dont on se débarrasse sont des étrangers.

— C’est vrai.

— Eh bien ! il n’y a que moitié mal ; car, voyez-vous, je suis patriote comme tous les diables.

— À votre aise. Mais remarquez bien ceci : ce n’est pas l’étranger qui perd deux paires de souliers ; c’est vous, et vous êtes Français !

— Je m’en vante !

— Et puis, ne disiez-vous pas que la concurrence doit être pour tous ou pour personne ?

— Ce serait de toute justice.

— Cependant M. Sakoski est étranger, et nul ne l’empêche d’être votre concurrent.

— Et un rude concurrent encore. Comme ça vous trousse une botte !

— Difficile à parer, n’est-ce pas ? Mais puisque la loi laisse nos fashionables choisir entre vos bottes et celles d’un Allemand, pourquoi ne vous laisserait-elle pas choisir entre du drap français et du drap belge ?

— Que faut-il donc faire ?

— D’abord, n’avoir pas peur du libre-échange.

— Dites l’échange libre, c’est moins effrayant. Et ensuite ?

— Ensuite, vous l’avez dit : demander liberté pour tous ou protection pour tous.

— Et comment diable voulez-vous que la douane protège un avocat, un médecin, un artiste, un pauvre ouvrier ?

— C’est parce qu’elle ne le peut pas qu’elle ne doit protéger personne ; car favoriser les ventes de l’un, c’est nécessairement grever les achats de l’autre.

Bastiat.orgLe Libéralisme, le vraiUn site par François-René Rideau